Genèse du projet
Contée par Pascale Smeesters, la réalisatrice
Aux origines : deux constats
Une écologie anthropocentriste
La série « Au nom de la nature » est née de deux constats : trop souvent, les discours écologistes donnent à la nature une valeur purement instrumentale, empruntant ainsi le même narratif que celui de la société capitaliste qui la détruit. La nature est vue comme une ressource nécessaire à notre survie : ce serait là la raison principale de la préserver. Or, comment penser qu’on pourrait sortir de cette crise tout en gardant le même imaginaire anthropocentriste ? Il y a là une incompatibilité flagrante à mon sens.
Une écologie catastrophiste
Le second constat est le suivant : le discours écologiste basé sur la science, exposant les désastres en cours et à venir, affectant la survie de notre espèce à long terme, plus personne n’a envie de l’entendre. On se cache les yeux et on se berce de douces illusions, car la réalité est trop laide à supporter. Et au plus on attend, au plus la situation s’aggrave, au plus on se désabuse et on se demande : « à quoi bon ? ». La motivation s’effrite, l’éco-anxiété nous gagne, et l’extrême droite avance.
Mes inspirations
La philosophie
Durant mes études de philosophie et d’éthique des politiques publiques à l’UCL, et plus précisément lors de l’écriture de mon mémoire, j’ai eu l’occasion de découvrir l’existence d’un courant de la philosophie mal connu dans le monde francophone : l’éthique environnementale. Celle-ci vient bousculer notre conception du monde et le rapport entre les humains et la nature. Et si on arrêtait de se considérer comme supérieurs au reste des vivants et non-vivants ? Et si on incluait la nature dans notre morale ? Malheureusement, la philosophie est aujourd’hui en Belgique trop souvent cantonnée au monde universitaire. Trop abstraite, lointaine, presque hautaine. J’ai eu envie de lui remettre les pieds sur terre, de l’incarner, la vulgariser. Parce que je suis persuadée que la philosophie peut apporter beaucoup à l’écologie.
Le projet des « Nomades Philosophes » était né.
L’anthropologie
L’anthropologie, à savoir la découverte et l’étude d’autres manières de penser et de vivre dans d’autres cultures, m’a également toujours passionnée. Durant mes études, je suis partie lors de chantiers de volontariat m’immerger au Bénin puis en Mongolie, en quête d’autres manières de voir le monde que celle, éculée, du monde occidental. J’avais soif d’aller plus loin.
La beauté
Enfin, la photographie nature et la réalisation vidéo ont toujours été une passion. Amoureuse de la nature, je le suis encore plus de sa beauté fragile et éphémère, que j’aime capturer et partager.
La beauté sauvera le monde.
Le projet : une mosaïque de motivations écologiques
Tous ces constats, ces passions et ces parcours de vie m’ont amenée à échafauder cette idée folle : et si je faisais le tour du monde afin de réaliser une série de documentaires sur différentes raisons positives et motivantes de protéger la nature, inspirées de différentes cultures et de différentes philosophies qui dépassent l’anthropocentrisme ? Je n’ai pas eu trop de mal à persuader mon mari, lui aussi philosophe de formation, amoureux du voyage et de la nature, de me suivre dans cette aventure.
L’idée de la série était de refléter la diversité des motivations positives qui peuvent nous pousser à préserver ou respecter la nature, comme les différentes couleurs d’un grand vitrail. Certaines peuvent être compatibles avec l’imaginaire en place et d’autres carrément le renverser. Certaines peuvent être ancrées dans des croyances culturelles, d’autres toucher à l’universel.
Tout le monde ne sera peut-être pas touché par toutes les motivations, et certaines pourraient même complètement vous rebuter. Mais j’ose espérer que parmi cette diversité, chacun·· e pourra trouver une petite flamme qui lui réchauffera le cœur et lui donnera envie d’agir.
Fidèle à l’esprit de la philosophie et de l’éducation permanente, chaque motivation est analysée, étudiée, réfutée, avec l’esprit critique nécessaire à l’art de la nuance. Je ne prétends pas non plus à la neutralité : en regardant la série, vous comprendrez vite que sortir de l’anthropocentrisme est pour moi une priorité.
Une enquête à travers le monde
L’itinéraire
Pour réaliser cette série, il nous a fallu décider des lieux que nous allions visiter et des personnes que nous allions interviewer une année durant. Les pays ont été choisis pour leur potentiel naturel et photographique (Islande, Patagonie par exemple), pour leurs spécificités culturelles (Japon, Chili), pour leurs politiques environnementales (Costa Rica) ou encore parce qu’ils hébergeaient des personnes que nous voulions absolument interviewer (États-Unis, Royaume Uni, Suisse, France).
Et finalement, nous avons trouvé dans chaque pays bien plus que ce que nous étions venus y chercher. Si certains rendez-vous étaient fixés dans notre agenda dès le début, comme notre séjour chez John Baird Callicott, une figure majeure de l’éthique environnementale sur laquelle j’avais fait mon mémoire de philosophie, d’autres rencontres se sont faites sur le terrain, au hasard de nos cheminements et réflexions.

Une rencontre mémorable avec Callicott !
Des natures et des cultures
Durant une année hors du temps, nous avons pris le temps de nous immerger dans les natures et cultures que nous traversions. L’objectif n’était pas de « faire ou voir le plus de choses possibles », mais bien de prendre le temps de comprendre le rapport à la nature du pays que nous explorions. Les rencontres que nous avons pu y faire, les natures que nous avons pu ressentir avec nos 5 sens, resteront longtemps gravées dans notre mémoire. Le vent en Patagonie, les pluies torrentielles au Costa Rica, l’atmosphère magique autour des sanctuaires shinto, la sensation d’être tombés sur la Lune en Islande… j’ai tenté de retransmettre ces vécus dans la série de documentaires, car ils imprègnent les rapports au monde de ces différents lieux.
Toutes ces réflexions d’ordre anthropologiques et vécues, nous les avons retranscrites dans le livre Natures, qui reprend aussi nos plus belles photographies de ce tour du monde.
Ces photos et réflexions ont également fait l’objet d’une exposition, « Un monde de Natures » et d’une conférence, « Visages de la nature », intimement en lien avec la série.
L’ampleur du colonialisme
S’il y a une chose qui nous a frappée au cours de ce voyage, c’est l’impact des colonisations sur les peuples premiers. Le génocide des Amérindiens aux États-Unis, l’ostracisation des Aïnous au Japon, les violences envers le peuple Kichwa et tant d’autres en Équateur, et j’en passe. J’ai voulu mettre en avant ces injustices criantes dans ma série, autant que faire se peut. Souvent, ces peuples premiers avaient un autre rapport à la nature que celui des colons. Mon objectif n’est pas de tomber dans l’exotisme, qui consisterait à penser que tout ce qui n’est pas de notre culture occidentale serait forcément fantastique. Mais étudier ces autres rapports à la nature permet d’ouvrir d’autres horizons, d’autres manières de penser.
Choisir, c’est renoncer
Pour faire le montage de la série, il m’a fallu faire des choix. J’avais accumulé des centaines d’heures d’interviews et la série se devait de rester digeste. J’ai ainsi dû faire le choix douloureux de ne pas inclure certain· es personnes que nous avions interviewées. Cependant, le récit de toutes nos interviews se trouve sur notre blog de voyage. Vous y retrouverez également des récits de voyage de notre épopée, des photos et des réflexions saisies au vol.



Des contradictions à assumer
Notre empreinte carbone
Il est évident qu’en faisant ce voyage, nous avons explosé notre empreinte carbone. N’y a-t-il pas là une contradiction fatale ? Notre démarche anthropologique nous a poussés à découvrir d’autres continents. Ayant fait le choix de prendre le temps d’explorer en profondeur chaque pays, et ayant des contraintes en termes de durée du voyage et de budget, nous avons par conséquent dû prendre de nombreuses fois l’avion, même si sur place, nous avons le plus possible utilisé les transports en commun (bus, trains, etc.). Depuis lors, les 10 dernières années, nous n’avons plus pris l’avion pour compenser. Nous cherchons aussi à maximiser le matériel photo et vidéo conséquent que nous avons accumulé lors de ce voyage, pour en faire autant d’outils pédagogiques poussant le public le plus nombreux possible à avoir un comportement éco-responsable. Par ailleurs, le fait que nous étions une équipe de tournage très réduite fait que notre série a une empreinte carbone bien moindre que la plupart des films professionnels qui nécessitent une grande équipe de tournage et beaucoup de matériel à transporter. Enfin, nous avons fait le choix, pour ce site internet, de proposer le téléchargement des films plutôt que le streaming. Ainsi, vous pouvez regarder le film téléchargé autant de fois que vous le souhaitez sans consommer de la bande passante à chaque fois.
La question féministe
J’étais déjà féministe en 2016, mais je le suis encore plus en 2026. Et force est de constater qu’aujourd’hui, j’aurais probablement fait le choix d’autres intervenant-es qu’en 2016. Lutter contre le patriarcat, comme contre tout système de domination, demande des efforts et de la lucidité. Le monde académique, le monde religieux, le monde scientifique est souvent à prédominance masculine. Je me suis ainsi rendu compte avec effroi que mon épisode sur le sacré ne comportait que des intervenants… hommes. Pas une seule femme. Jamais nous n’avons choisi délibérément cela, nous avons seulement vagabondé de figure connue en recommandations (et pour être exhaustive, nous avons aussi eu un refus de moniales orthodoxes). Après coup, cela me désole. Mais cela révèle peut-être également la place des femmes dans le monde religieux. Heureusement, ce n’est pas le cas de tous les épisodes. Je ferai mieux la prochaine fois, promis !
L’autoproduction : entre liberté et solitude
Neuf ans auront été nécessaires pour finaliser la série. Pourquoi autant de temps ? Parce que j’ai fait le choix de l’autoproduction.
J’ai été ainsi, à tour de rôle : camérawoman, preneuse de son, intervieweuse, figurante, scénariste, réalisatrice, monteuse, voix off, productrice, diffuseuse, animatrice des ciné-débats, et j’en passe. Le tout sur mon temps libre avec un budget majoritairement personnel, augmenté d’un crowdfunding réalisé avant le voyage. Mon mari m’a également beaucoup aidé, en endossant des rôles tout aussi variés au fil des mois.
L’avantage de l’autoproduction, c’est la liberté. Le désavantage, c’est la solitude.
Je suis passée par des phases de doute, les années passant. Les images n’étaient-elles pas devenues obsolètes ? L’écologie n’était-elle pas tombée aux oubliettes ? La philosophie ne faisait-elle pas peur à la majorité des mortels ?
Je suis aujourd’hui heureuse d’avoir pu dépasser ces doutes pour vous proposer cette série dont le thème est, j’en ai la conviction, intemporel.
Remerciements
Pour terminer, j’aimerais simplement remercier… tant de personnes, en fait, que j’ai peur de les oublier !
Mes professeurs de l’UCLouvain qui ont écrit des lettres de recommandation nous permettant d’interviewer les plus grands philosophes,
toutes les personnes qui ont participé au crowdfunding,
toutes les personnes que nous avons interviewées durant notre voyage (une septantaine !),
toutes les personnes qui nous ont hébergés, aidés, ou qui nous ont servi de guides ou d’interprètes durant notre périple,
Jacques Dochamps et la WIP pour avoir accepté que je diffuse des images de son film,
toutes les personnes qui m’ont soutenue et qui ont cru en ce projet, à commencer par ma famille et mes ami· es,
toutes les personnes qui m’ont aidée à diffuser ce projet, via des ciné-débats, des expos, des témoignages,
toutes les personnes qui sont déjà venues aux ciné-débats,
bien entendu mon mari sans qui rien n’aurait pu voir le jour,
ma fille pour la force qu’elle me donne,
et enfin TOI, lecteurice, parce que si tu es arrivé· e au bout de cette page, c’est que tu es aussi passionné· e que moi !
